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Rencontre avec Bernadette Joseph



Bernadette Joseph a été responsable de la bibliothèque-cartothèque de l'Institut de géographie pendant près de 40 ans. Elle a suivi l'évolution de la géographie, des lecteurs, de la documentation ; précieux témoignage donc que le sien.

Vous avez dit un jour que vous étiez née géographe ?
Oui, on peut le dire, parce que j’ai toujours aimé la géographie, depuis ma plus tendre enfance.
Mon parcours est extrêmement simple : j’ai fait des études supérieures de géographie jusqu’à l’agrégation, en 1969, mais j’ai échoué à l’écrit en juin. Il se trouve qu'en septembre a eu lieu l'ouverture d'un concours de bibliothécaire. Je me suis présentée car la documentation m’intéressait, j’ai été reçue, j'ai préparé le diplôme de conservateur en 1970, et j'ai été nommée à la BU de Rouen. [...]

Pendant ces deux ans passés à Rouen en section Sciences, j’avais un peu de géologie et de botanique pour me consoler, mais la géographie me manquait, et lorsqu’on m’a proposé le poste de conservateur à la Bibliothèque de l’Institut de géographie, j’ai cru qu’on m’offrait le paradis !
Cette bibliothèque-cartothèque peut être considérée comme patrimoniale. Elle a été constituée par les grands noms de l'Ecole française : Paul Vidal de la Blache, Emmanuel de Martonne etc. J’ai d’ailleurs essayé de retracer son histoire de 1914 à 1960, dans un petit article.

J’ai donc dit oui bien entendu mais j’ai vite déchanté car il y avait une grosse reprise en main à faire. Après deux refus de mutation, je suis finalement restée… alors ce n’est pas moi qui ai changé, c’est la bibliothèque ! Avez-vous observé des évolutions dans l’enseignement de la géographie depuis vos années d’étude ?
Oui, évidemment. Pour ce qui me concerne, je me suis trouvée à une période charnière, puisque j’étais étudiante avant 1968. Entre 1969, année où j’ai quitté l’Université, et mon retour à l’Institut quelques années plus tard, j’ai été extrêmement surprise, parce que la géographie, je ne la reconnaissais plus ! Il y a eu une rupture très nette à ce moment-là. [...] La géomorphologie et surtout la géologie régionale étaient encore extrêmement importantes, on nous apprenait à faire des coupes géologiques, et les aspects de géographie sociale et humaine étaient moins importants qu’aujourd’hui.On nous faisait faire les indispensables excursions géographiques, initiées par Vidal de la Blache.
J’ai donc eu un enseignement très traditionnel, même s’il y avait quelques professeurs un peu plus novateurs avec lesquels on commençait un peu à parler d’analyses statistiques, et de géographie urbaine. [...]

L’évolution des années 1975-1980, marquée par le développement de la géographie culturelle, l’étude des processus, de l’environnement et des risques, je l’ai suivie au fur et à mesure, au niveau professionnel, pour constituer des collections cohérentes. Mais je n’avais pas eu cette formation à la base, et j’ai heureusement eu la chance de pouvoir suivre les séminaires de M. Pinchemel, à qui je tiens à rendre hommage car il a été très important pour moi.

Quelles sont les évolutions qui ont parallèlement touché la bibliothèque pendant toutes ces années ?
Il y a eu pas mal de bouleversements au niveau de la bibliothèque. En 1978, rattachement à la Bibliothèque de la Sorbonne. En 1986, création du Cadist. En 1990, mise en place de Sibil : moi qui ignorais tout de ce qu’était un ordinateur, il a fallu que je me forme le plus vite possible. On a ensuite accentué la formation des étudiants, et créé la vidéothèque, avec l’aide d’un enseignant, M. Browaeys.
La modernisation s’est poursuivie entre 1996-1999 : rénovation des locaux, création d’un site web, développement des bases de données et formations des étudiants. Entre 2002 et 2007 : entrée dans le SUDOC, puis dans le SIGB Millenium, début d'informatisation de la cartothèque.

Et la numérisation des collections, vous y avez songé ?
On a fait un plan de numérisation des collections, car elles sont précieuses, entre autres les carnets de terrain de Vidal de la Blache (que j'ai eu la chance de sauver), des manuscrits de de Martonne. Je les ai fait numériser, ainsi que des textes fondateurs. J’espère que ce programme, piloté par la Bibliothèque de la Sorbonne, se poursuivra.

Est-il envisageable pour vous qu'il n'y ait plus un jour de cartes papier, sauf en témoignages archéologiques et que les enseignants ne travaillent plus qu'avec des cartes numériques ?
C'est très difficile à savoir. Nous vivons cette évolution, mais elle ne me semble pas irréversible. Les outils informatiques permettent la construction des cartes, mais l'usage est diffèrent de celui des cartes papier, Ces dernières conserveront un intérêt, ne serait-ce qu'un intérêt historique. Pour comprendre les changements, encore faut-il se référer aux cartes antérieures. Certains pays qui mettent en place une cartographie nationale, produisent des cartes papier.

Quelle est l'expérience dont vous êtes la plus fière ?
La rénovation de la bibliothèque. C'était une opération fondamentale, tout a été refait de fond en comble. On était dans des locaux très vétustes, insuffisants et inadaptés, le libre accès n’existait pas, les collections étaient accessibles par des échelles. Cette rénovation a changé complètement la perception de nos lecteurs. Ils nous l'ont dit : « on se sent bien, on vient avec plaisir à présent ».

A part pour la création de la vidéothèque, y avait-il d’autres domaines où vous travailliez avec les enseignants ?
Avec les enseignants nous avons toujours eu de bonnes relations. Très vite, j’ai obtenu une certaine audience, et je crois la devoir au fait que j’étais issue du sérail, tout simplement. Tous les projets élaborés à la bibliothèque, qu'il s'agisse des petites expositions ou la rénovation des locaux, ont été construits en concertation avec les enseignants.

Comment ont évolué vos relations avec les autres cartothèques ?
Je me suis toujours efforcée de créer des relations avec les autres cartothèques, mais la difficulté c’est que les fonds de cartes se trouvent dans les UFR. Dans les BU et les SCD classiques, il y a très peu de fonds de cartes, et peu de personnel affecté pour leur traitement. Certains fonds sont même encore à découvrir. J’ai donc essayé de susciter un réseau de cartothèques, dont l’aboutissement est Géoréseau, né petit à petit de ma rencontre en 2002 avec Nathalie Rigaud, et de réunions qui avaient déjà lieu avec la BnF et Jussieu. CartoMundi s’est ensuite greffé sur ce réseau, par le plus grand des hasards.

Où en sommes-nous avec CartoMundi ?
CartoMundi continue. Monsieur Arnaud mène de front beaucoup de choses, d'une part son rôle d'administrateur du réseau et de mise en place et de perfectionnement du système, d'autre part, il recherche des collaborations surtout à l'étranger puisqu'en France existe une certaine lenteur à s'investir dans ce projet. On peut espérer qu'une fois développé à l'étranger, CartoMundi retrouvera un attrait. Jean-Luc Arnaud a aussi rédigé un manuel d'interrogation pour le public et un manuel de saisie avec les modalités d'entrée des données pour les professionnels. Il travaille aussi sur un aspect fondamental : l'interface entre CartoMundi et les catalogues des cartothèques existants. On pourrait souhaiter davantage de collaboration au niveau des universités et de l'Abes.

Nous avons déjà, Isabelle Trincano et moi, entré dans la base de nombreuses séries : le 1:200 000 de l'Afrique, l'Italie, l'Espagne, l'Argentine, le Chili, le Brésil, les Balkans. le Maghreb. Les Américains ont fourni les séries topographiques à échelles moyennes des États-Unis etc. Je travaille actuellement sur le 1:100 000 de Madagascar, Isabelle sur le delta de l'Annam, et les cartes d'Indochine au 1:200 000.

Certaines cartothèques auront des tirages non recensés dans CartoMundi.
Il sera facile de les rajouter. Le plus de CartoMundi est de permettre au personnel non ou pas suffisamment formé de participer à ce catalogue collectif sans les contraintes liées au Sudoc. On pourra localiser graphiquement et il n'y aura pas de notice à faire.
Celui qui interroge dans CartoMundi peut aller jusqu'à la feuille numérisée, si elle existe mais il reste des améliorations à apporter.

Comment expliquez-vous les lenteurs en France ?
Ce n'est pas un projet ABES et les cartothèques, dans les universités, ne sont pas une priorité. Voilà pourquoi CartoMundi n'a pas d'audience. Autre problème majeur, les enseignants et étudiants utilisent moins les séries cartographiques, et se contentent des ressources de leur cartothèque.

Avez-vous observé la mise en place d'une collaboration internationale entre cartothèques ?
Moins que dans les bibliothèques. J'ai eu des relations très ponctuelles avec des cartothèques anglo-saxonnes. Mais non, on ne peut pas dire qu'il y ait eu un réseau de cartothèques. Il y avait la BGI (bibliographie géographique internationale) et la bibliographie cartographique internationale mais cette publication s'est arrêtée à la fin des années 70.

Il n'y a pas eu de prise de conscience de la spécificité des cartes ?
Il faut dire que les producteurs sont essentiellement les Etats, ou alors des laboratoires, des institutions, des universités. Les diffuseurs de cartes ne sont pas nombreux, en dehors des cartes purement touristiques. Pour les cartes scientifiques, ILH est presque le seul diffuseur, même si quelques diffuseurs nouveaux apparaissent sur le marché. CartoMundi comblera un peu cette lacune car les éditeurs peuvent devenir partenaires.

Notre toute dernière question : que souhaitez-vous aux cartothèques ?
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