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Etudes soviétiques : la propagande en revue

Etudes sovietiques est une revue mensuelle éditée par le Bureau d'Information Soviétique, de 1948 à 1991, en français. Quatre cents francs de 1953 donnaient accès, en 12 petits fascicules abondamment illustrés, à la vie politique, économique, sociale, scientifique, culturelle et artistique de l'Union soviétique. La Cartothèque possède une centaine de numéros, publiés de 1952 à 1969.

Est-il besoin de préciser que tout y était pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

Cette revue nous a inspiré deux pistes de réflexion.

La première concerne la propagande : quels sont ses outils, ses objectifs, sur quelles techniques, quelles sciences repose-t-elle ? A la Bibliothèque Universitaire, deux étagères de livres, à la cote 316.641, en salle rouge, permettent d'approfondir la question.

La seconde aborde la valeur scientifique des reportages publiés dans les Etudes soviétiques.
Certains articles fournissent des informations originales et inédites mais peut-on s'appuyer sur des chiffres, des témoignages, des photos qui ont pour objectif de soutenir un discours non pas scientifique mais politique ? Et comment dégager ou extrapoler des données fiables à partir d'une présentation "orientée" ?
Voir la revue en quelques photos

Nous avons consulté Eric Canobbio, enseignant de géographie spécialiste des questions arctiques. Il a utilisé deux numéros des Etudes soviétiques publiés dans les années 1960. L'un porte sur ce territoire, l'autre sur l'élevage des rennes. Les données ont été comparées à d'autres : notes de la Documentation Française, travaux universitaires et numéros de la revue National Geographic. Les résultats étaient cohérents et lui ont donc servi à étayer ses hypothèses de travail.

Dans ce travail de confrontation des données, il est important de s'assurer que les autres sources d'informations sont réellement différentes. Eric Canobbio a souvent constaté que les articles scientifiques se contentent de reprendre et répéter des données sans savoir où et par qui elles ont été originellement produites.
Dans le cas des Etudes soviétiques, il fait remarquer justement qu'il est intéressant de définir quels sont les organismes qui produisent des données sur les mêmes sujets et au même moment. Pour l'élevage du rennes, il a consulté des études américaines et canadiennes. Les chiffres étaient certes cohérents mais pas la manière de percevoir les autochtones : celle-ci contribuait à façonner l'image de pays multi-ethnique que l'URSS souhaitait renvoyer d'elle-même.
Il faut à notre enseignant quatre sources différentes pour avancer un chiffre. Les numéros anciens des Etudes soviétiques sont pleinement l'une de ces sources d'information qui, croisées à d'autres, permettent de bâtir des argumentations scientifiques. Une source clairement identifiée comme de la propagande possède d'ailleurs des avantages.
Le premier est qu'il pousse à la méfiance or la méfiance fait les bons scientifiques. Le second est qu'il donne un aperçu des représentations que le pays veut donner de lui-même. L'URSS des années 50 vue par les Etudes soviétiques est un pays engagé dans de gigantesques travaux d'aménagement du territoire. Cette puissance s'étend sur les plus lointaines régions : Sibérie, Ouzbékie, Azerbaïdjan, Arctique, etc. et toutes sans exception sont engagées dans une production intensive comme le montrent les numéros de ces années. Cette image qui ne correspond pas forcément à la réalité mais pleinement à une vision volontariste d'emprise sur le territoire a nécessairement influencé la pensée des géographes hors d'URSS.
Un autre aspect intéressant concerne le peu d'attrait qu'ont ces revues non seulement anciennes mais sujettes à caution, pour les chercheurs. Eric Canobbio le dit en quelques mots : plus je fais de la géographie et plus je deviens historien. Il trouve dommage que beaucoup de chercheurs n'aient pas de goût pour la consultation des données anciennes, pratique pourtant riche en enseignement sur l'actualité. Ainsi les grandes questions qui se posent aujourd'hui sur le gaz, le pétrole, les peuples de l'Arctique ne sont aucunement nouvelles ; elles étaient déjà débattues il y a cinquante ans.

Cette centaine de numéros, que nous vous invitons à venir consulter à la Cartothèque, a donc bien plus qu'un intérêt historique. Elle pose avec acuité le problème de la validité des données et de la raison qui sous-tend leur production. Finalement, toute donnée n'est-elle pas, peu ou prou, une donnée de propagande ?

Avril 2011